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Un sans-papier
Rémi Tremblay  ( 22/7/2010 )

Le monde de mon père s’est complètement écroulé le jour où, revenant de l’hôpital, il a dû annoncer à ma mère, la gorge nouée par un trop-plein d’émotions, qu’il perdait son emploi d’infirmier. Sa famille le voyait pleurer pour la première fois. Anéanti surtout parce qu’il n’avait pas vu venir le coup et d’autant plus secoué qu’après vingt-cinq ans de loyaux services, on lui offrait la porte à la place d’une montre en or ou d’une supposée jolie plaque qu’on ne sait pas trop sur quel mur accrocher.

Cela faisait vingt-cinq ans qu’il prenait soin des patients, ceux que le réseau de la santé appellent aujourd’hui les «clients». C’est à l’hôpital qu’il avait connu ma mère, elle-même fraîchement embauchée par les religieuses hospitalières, après plusieurs années passées comme institutrice dans des écoles de rang. Le mariage, à cette époque, exigeait que la femme renonce à son travail pour se consacrer exclusivement au mari et à la famille à venir. Le Moyen-Âge des années 40, quoi!

Le seul revenu familial, c’était lui, mon père, qui le rentrait à la maison. Comme c’était le cas de toutes les familles de l’époque, d’ailleurs. Et il ne ramenait pas que l’argent à la maison, ça lui arrivait d’inviter des patients, en phase de convalescence, pour le dîner. Comme ce marin espagnol, blessé, débarqué d’un navire de passage. On s’était payé une randonnée dans les champs de quelques kilomètres avant qu’il ne retourne à sa chambre. Nous, les enfants, on n’avait rien compris de ce que le marin baragouinait, mon père non plus, ce qui n’avait pas empêché mon père de parler de sa région comme un guide touristique à nul autre pareil. Le marin n’avait sans doute rien compris non plus, mais bon, il découvrait l’hospitalité locale des braves gens qui n’ont rien à vendre.

Infirmier, mon père, même s’il n’avait guère qu’une troisième ou, au mieux, une quatrième année. Sa jeunesse, il ne l’avait pas passée sur les bancs d’école mais dans les champs comme engagé de ferme chez les cultivateurs du coin.

Président du Cercle de Lacordaire de son patelin, c’était surtout son titre de président du syndicat des employés de l’hôpital qui le rendait fier, maintenant. Quand il revenait à la maison avec son porte-documents sous le bras, il ne disait pas un mot, mais on sentait qu’il devait y enfouir des secrets stratégiques de la plus haute importance, surtout avant les colloques et les congrès de la CSN qui l’amenaient à se déplacer.

Et les gens l’aimaient l’infirmier Tremblay. Pour nous, il était notre passeport, notre carte de visite. À la question «t’es un p’tit qui, toé?», il suffisait de répondre «de l’infirmier Tremblay», pour mettre fin à l’interrogatoire. C’était okay, pas besoin d’en dire plus. L’hôpital d’une région, c’est comme un grand carrefour où l’on vient au monde et où on finit par y mourir.

Alors, quand le couperet administratif tomba sur sa tête, bien après le transfert des pouvoirs de la congrégation religieuse à l’autorité civile, c’est dire à quel point il lui semblait s’être fait voler plus que son job, son «identité». Et le respect qu’il avait pourtant mérité en acceptant de faire le quart de nuit sur les étages, les quinze dernières années, la seule façon qu’il avait trouvée de joindre les deux bouts. À l’hôpital la nuit et le jour au service à domicile. On le voyait de moins en moins souvent, sauf pour dormir entre deux sorties, mais les études des enfants ça se paye! Pour nous, il était prêt à tous les sacrifices pour éviter qu’on passe par où il avait passé. Pas d’auto parce que trop cher, il donnait l’argent du millage à un confrère qui le conduisait d’un village à l’autre. Parmi «ses» patients, un riche homme d’affaires québécois qui passait ses étés dans sa luxueuse résidence secondaire. Lui, comme les autres, appréciait les services de l’infirmier Tremblay. Personne ne s’était jamais plaint de la qualité de ses soins. Lui, le sans-papier, le sans-diplôme pouvait se promener à pied, certes, mais la tête haute, parce qu’il était l’infirmier Tremblay.

Dans les milieux syndicaux, on lui conseillait de se battre. N’était-il pas le président, après tout? Lui-même conseiller syndical, mon ex-beau-frère ne tolérait pas l’injustice, il voulait mener la bataille jusqu’au bout. Son syndicat à lui n’était pas du genre à s’enfarger pas dans les fleurs du tapis. Quand venait le temps de négocier, ils défonçaient le bureau de la compagnie et s’emparaient des documents qui les intéressaient directement dans les classeurs. Non, mon père avait refusé de se battre de cette façon. Tenir tête au réseau de la santé, c’était s’humilier personnellement.

Quand il a pris sa retraite, mon père occupait la fonction de concierge dans une maison d’accueil pour personnes âgées. Il travaillait auprès de gens qui, pour la plupart, l’appelaient toujours l’infirmier Tremblay.

Et, aujourd’hui, vivant dans une résidence pour personnes âgées autonomes, ses voisins et voisines de chambres reconnaissent en lui l’infirmier Tremblay. Sans en avoir ni les papiers ni les diplômes, il a honoré «sa» profession.
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