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BILLET DE RÉMI
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Que de sagesse
Rémi Tremblay (
29/7/2010 ) 0
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J’ai croisé l’autre jour l’un des rares vétérans du débarquement de Normandie encore vivant. Un octogénaire tout ce qu’il y a de lucide. Sa plus grande richesse, me disait-il, une terre à bois à Val-Racine que son père et son grand-père avant lui possédaient. Ce sera aussi le legs qu’il entend faire à ses enfants.
Lucide, vous dis-je, parce que ses épînettes qu’il entretient depuis des décennies, il s’est toujours refusé à les sacrifier pour la coupe. Il a aussi repoussé nombre d’offres d’acheteurs intéressés par l’«or vert» qu’il préserve jalousement. C’est vrai qu’avec le prix actuel, le bois n’est plus ce qu’il était. Alors, plutôt que de changer quatre trente sous pour une piastre, le vétéran s’entête à conserver sa forêt. Après sa mort, ses enfants en feront ce qu’ils voudront, mais pour tout de suite, il n’y a pas le feu!
Lucide et sage, le monsieur! Son lot a une valeur patrimoniale, transmis de génération en génération, et rien ne le forcera à s’en départir. Il acquitte ses taxes municipales quand il le faut et laisse la nature prendre soin de son capital. Avec un coup de main de temps en temps. Un beau couvert d’arbres bien taillés à l’allure d’un haut jardin.
Lucide, sage et fier, le monsieur! Sa femme vivant dans un centre d’hébergement de soins de longue durée à Lac-Mégantic, on lui a conseillé plus d’une fois de se départir de ses biens pour ne conserver que le strict minimum, ce qui lui éviterait de payer le plein prix pour les soins apportés à sa femme, dans le réseau de la santé. Mais, pour lui, feindre la pauvreté n’est pas une option. Chaque mois, il signe le chèque du «loyer» d’un crayon très lourd qui inscrit dans les quatre chiffres, entre 1000$ et 2000$.
Lucide, sage, fier et discret, le monsieur! Le débarquement de Normandie, il avait à peine 19 ans quand il l’a vécu de très près, le nez collé sur la plage, pendant que les canons des fusils crachaient la mort partout autour de lui. Mais il n’aime pas en parler. Pourquoi revivre éternellement les mêmes horreurs auxquelles peu de ses amis ont survécu. Non, après l’enfer il a trouvé le paradis sur son lot de Val-Racine. Pourquoi ferait-il abattre ces arbres qui lui offrent une pleine sérénité, alors qu’une fois payés les travailleurs forestiers et le transport, il lui resterait à peine de quoi verser son dû pour les impôts perçus sur ses revenus supplémentaires. Et sa pension qui serait grugée d’autant!
N’importe qui ayant franchi le cap des quatre fois vingt ans voit la vie de la bonne façon. L’essentiel, se garder en santé et heureux du mieux possible.
Il n’était pas très loin de son trésor, quand il m’a parlé ce jour-là. C’était dans le parc national du Mont-Mégantic, aux abords du ruisseau de la Montagne, un coin de territoire tellement vierge que tu as l’impression qu’au détour du petit chemin de terre va apparaître un panneau sur lequel on lirait : Attention, traverse de dinosaures! Les arbres couchés au sol ont été soufflés par les grands vents ou transpercés par la foudre. Ou encore, ils sont tombés de leur belle mort et enrichissent le sol d’un humus abondant.
Un parc national a pour mission la préservation des espaces naturels. Et cet homme s’évertue, lui aussi, à assurer un grand avenir à sa forêt d’épinettes. Sa forêt, c’est son trésor, hérité de ses ancêtres et légué à ses descendants.
Écouter cet homme se raconter valait à lui seul le déplacement. Une leçon de vie!
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